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Rêve

Mon rêve

Par une nuit d’insomnie, j’eus la singulière idée de quitter la maison pour aller errer au dehors, en enjambant la fenêtre de ma chambre. Le crépuscule était depuis longtemps révolu, une à deux heures peut-être. La clarté lunaire régnait partout, et une humidité légère flottait dans l’air, imprégnant l’atmosphère et mes vêtements destinés au coucher.

J’étais vêtu d’un pyjama de satin bordeaux, orné de motifs imitation cachemire, et chaussé de pantoufles, de lourdes charentaises molletonnées. Ainsi accoutré, je pris la direction du vieux chemin de fer, du côté de la prairie abandonnée, désertée de ses arbres fruitiers : l’ancien verger du vieux Thomas. Les pieds à peine levés du sol, je traînais dans la poussière humide du sentier qui y menait.

La lune était pleine, et semblait rougir devant la beauté du paysage. Dans la nuit profonde, les chouettes hululaient à s’en rompre la gorge. Les chauves-souris étaient elles aussi de sortie, rasant les prés de toutes hauteurs, silhouettes furtives et silencieuses. Les étoiles, échappées de la voûte divine, semblaient contempler toute chose et peut-être ma personne, par simple curiosité de voir un bipède errer à une heure si tardive, si nocturne.

Le chemin se révéla long et fatigant, tant le sol était dur, mais au bout d’une bonne demi-heure, j’atteignis le terme de mon expédition. Au loin, à une quarantaine de pas, l’ancienne voie ferrée, désaffectée depuis une vingtaine d’années.

Non loin de là se dressait un vieux chêne humble et majestueux, courbé, éreinté par le temps, meurtri par les saisons froides, à moitié déraciné. Dans sa jeunesse, il avait admiré le passage des locomotives d’antan, respirant leur fumée de charbon ou de bois comme une forme de tabac. Un peu plus loin, dans l’étendue jonchée de hautes herbes chargées de pollen, des lièvres jouaient. Parfois, dans leurs courses effrénées, ils tournaient autour du doyen de la plaine, et lui, d’un œil ridé, les observait, laissant poindre comme un sourire discret sur son écorce craquelée et abrupte.

Sur l’une de ses branches les plus hautes, la foudre s’était abattue un jour de mélancolie, avachissant sa tristesse sur le vieil arbre, comme une cicatrice du ciel.

La fatigue finit par me gagner, et je m’assis sur le bord de la voie ferrée. Les rails, rongés par la pluie et l’abandon, diffusaient une teinte orangée sur les gros gravillons gris du ballast qui formaient l’entre-rails. Les traverses de chêne supportaient encore, depuis de longues années, le poids du fer rouillé, alourdi par l’oxydation et le silence.

Porté par le vent venu de la plaine, le son aigu du clocher de l’église abandonnée de Visralle me parvint, étouffé par la distance et les collines du même nom. Une tour crevassée par les années, battue par les pluies.

Non loin de là, un tunnel ouvrait sa gueule béante et profonde, sombre, gorgée d’araignées et d’insectes en tout genre. Construit de briques rouges, râpeuses au toucher, il étouffait sous une épaisse mousse verdâtre que le poids du temps avait laissée croître, recouvrant peu à peu sa rougeur.

Assis à une cinquantaine de mètres du tunnel, à égale distance du vieux chêne, je me plaçai face à cette bouche durcie, bâillant sa fatigue centenaire.

Au fond de sa gorge, une lumière presque aveuglante attira soudain mon regard. Un souffle de vapeur se fit entendre, suivi d’une odeur de bois brûlé et de charbon. Quelque chose s’approchait rapidement, à vive allure. Lorsqu’il surgit du tunnel, la lune éclaira un long squelette de métal : une locomotive à vapeur, blanche, quasi transparente. Une vision spectrale s’imposa à mes yeux.

Saisi d’étonnement et de peur devant cette apparition d’outre-tombe, mes membres se figèrent, soudés au chemin de fer. Lorsqu’elle arriva à ma hauteur, la locomotive, prolongée d’une dizaine de wagons à bestiaux, marqués d’inscriptions germaniques, s’arrêta net devant moi.

Après quelques secondes suspendues, je m’écartai lentement de la voie. Voyant qu’elle ne repartait pas, ma curiosité prit le dessus, balayant mes craintes. Je montai à bord de la locomotive. Face aux commandes et à la chaudière infernale, crachant de longues flammes pâles, le train siffla pour annoncer le départ. Une fumée opaque s’échappait abondamment de la cheminée. Le convoi redémarra lentement, puis accéléra progressivement, jusqu’à filer à grande vitesse.

Sous mes pieds, la voie défilait sans que je puisse désormais distinguer l’entre-rails des traverses. Je ne saurais dire combien de temps dura ce voyage, mais bientôt, à l’est, j’aperçus le soleil s’extirper de son sommeil, pointant son éclat naissant à travers la carcasse fantôme.

À la suite d’un simple battement de paupières, je me réveillai dans mon lit. Un mauvais rêve, un cauchemar, pensai-je. J’étais entièrement humide, sans doute de sueur, tant cette aventure fantasmagorique m’avait troublé. Pourtant, lorsque j’étendis le bras sous les draps, je ressentis leur froideur, comme si je n’y avais, en vérité, pas passé la nuit.

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