
Chapitre 1 – Panique en place
La panique avait une odeur. Un mélange de sueur, de métal chaud et de peur ancienne, animale.
Dans le hall de la banque, elle s’accrochait aux murs, aux guichets renversés, aux corps figés des clients allongés à plat ventre sur le carrelage. Certains pleuraient sans bruit. D’autres priaient. La plupart ne faisaient plus rien. Ils attendaient. C’était pire.
Le braqueur criait. Toujours trop fort. Comme s’il devait couvrir un autre bruit, plus intérieur, qu’il ne supportait pas d’entendre. Il agitait son arme, une main tremblante, l’autre crispée sur les cheveux d’une jeune femme qu’il tenait debout contre lui. Elle respirait par à-coups, la bouche ouverte, les yeux exorbités. Elle avait lâché son sac. Il gisait à ses pieds, inutile désormais.
À l’extérieur, la grande place avait changé de nature. Elle n’était plus un lieu de passage, ni un espace urbain ordinaire. Elle était devenue un théâtre.
Les cordons de sécurité découpaient l’air. Derrière, les passants s’agglutinaient, attirés par quelque chose qu’ils redoutaient pourtant de voir. Ils regardaient la banque comme on regarde un accident : avec fascination, honte et soulagement d’être encore debout.
Les policiers couraient, parlaient dans leurs radios, se passaient des informations incomplètes. Les gestes étaient précis, professionnels, mais les visages trahissaient la tension. La médiation était en place. Une voix calme tentait de négocier avec un homme qui n’écoutait déjà plus. Tout pouvait basculer. Tout allait basculer.
Un taxi s’arrêta à deux rues de là.
L’homme qui en sortit ne se hâta pas. Il paya, referma la portière, ajusta la sangle de sa valise. Il portait des vêtements sans signe distinctif : manteau sombre, chaussures ordinaires, visage banal. Le genre d’homme que l’on oublie aussitôt.
Il marcha jusqu’à la place, longea les cordons de sécurité comme un promeneur distrait. Personne ne lui demanda rien. Il n’y avait aucune raison de le faire. Il se fondit dans le mouvement général, traversa calmement, puis se dirigea vers le complexe hôtelier qui faisait face à la banque. Un bâtiment récent, impersonnel, conçu pour accueillir des vies provisoires.
Dans le hall de l’hôtel, personne ne leva les yeux.
L’homme entra dans l’ascenseur. Troisième étage. Il observa son reflet dans le miroir poli : traits lisses, regard neutre. Aucun tremblement. Les portes se refermèrent dans un chuintement discret.
La chambre donnait directement sur la place.
Sur le lit, sous la couette, deux corps s’agitaient lentement. Des vêtements jonchaient le sol : jeans, baskets, pulls trop jeunes pour être portés longtemps. Un couple récent. L’amour encore pressé, maladroit, nécessaire. Ils n’avaient pas fermé les rideaux.
L’homme entra sans s’excuser.
Le bruit de la valise qu’il posa au sol fut sec, volontairement négligent. Il ne chercha pas à être discret. Il ne se souciait pas d’eux.
Il ouvrit la valise.
À l’intérieur, les morceaux d’un fusil de précision reposaient dans leur mousse découpée. Chaque pièce avait sa place. Il les sortit une à une, méthodiquement, comme on effectue une tâche connue depuis longtemps. Les gestes étaient lents, précis, presque tendres.
Sous la couette, le mouvement s’était arrêté.
La jeune femme retint sa respiration. Le garçon sortit légèrement la tête. Il vit le métal, la longueur inhabituelle de l’arme, l’évidence de ce qu’elle était. Une peur primitive lui remonta le long de la colonne vertébrale. Il se glissa aussitôt sous les draps, chuchota quelque chose que sa partenaire ne comprit pas tout de suite, mais dont elle perçut l’essentiel : ils n’étaient plus seuls, et ce n’était pas normal.
Dans la banque, la voix du négociateur s’était brisée une seconde.
Le braqueur hurla. Il resserra son étreinte autour de l’otage. La jeune femme gémit. Un des clients perdit connaissance. Personne ne s’en occupa.
L’homme à l’hôtel referma la valise vide.
Il vérifia une dernière fois le montage de l’arme, ajusta la lunette, puis ouvrit la fenêtre. L’air froid entra dans la pièce, chargé de bruits : sirènes, murmures, ordres aboyés.
Il s’installa.
À travers la lunette, la place se recomposa en fragments nets. Des visages. Des corps. Des attentes.
Il observa les spectateurs, les policiers, les curieux. Il n’y cherchait rien de précis. Puis il le vit.
Un homme d’âge moyen, manteau clair, posture légèrement voûtée. À ses pieds, tenu en laisse, un boxer fauve. Le chien semblait nerveux, oreilles dressées, comme s’il percevait une dissonance invisible. L’homme, lui, regardait la banque avec une attention trop calme pour être anodine.
Le tireur tourna la lunette vers l’intérieur de la banque.
La scène s’imposa brutalement : le braqueur, l’arme, la jeune femme. Elle pleurait désormais sans retenue. Son maquillage coulait. Elle répétait quelque chose, peut-être un prénom.
Il mit en joue le braqueur. Deux secondes passa. Le tireur inspira..
Le coup de feu claqua.
Dans la banque, la tête de la jeune femme bascula violemment. Elle tomba avant même que le bruit ne soit compris. Une balle nette, précise. Mort instantanée.
Un hurlement collectif s’éleva. Le braqueur recula, hébété, l’arme toujours à la main. Le sang s’étendit sur le sol clair. La panique explosa.
À l’extérieur, la foule recula d’un même mouvement. Certains crièrent. D’autres restèrent muets, figés. Les policiers levèrent leurs armes, les yeux écarquillés. Ils venaient d’assister à quelque chose qu’ils n’avaient pas prévu.
Dans la chambre, l’homme démontait déjà son fusil.
Calme. Méthodique. Il rangea chaque pièce à sa place, referma la valise, l’empoigna. Il ne jeta aucun dernier regard à la place. Le boxer tirait sur sa laisse. L’homme au manteau clair se détournait déjà.
Le tireur sortit.
Il descendit, traversa le hall, se mêla à la foule. Personne ne le remarqua. Il disparut comme il était venu.
La police investit la banque.
L’homme au chien s’éloigna à son tour, sans se retourner.
Sur la place, la peur resta longtemps suspendue dans l’air.